Période des Métamorphoses

1961-1963

 

 

A la fin de sa vie, Georges Braque, créateur du cubisme, s’apercevant du faible nombre d’œuvres créées en trois dimensions, choisit parmi ses thèmes majeurs, une centaine de sujets qui seront retranscrits en gouaches maquettes, pour une exécution dans cette troisième dimension.

Il demandera au célèbre sculpteur et lapidaire Heger de Loewenfeld de l’aider dans ce projet d’où naitront : bijoux, sculptures, céramiques, tapisseries, mosaïques, etc. Sachant sa santé fragile, Georges Braque signera et datera chacune de ses gouaches, en y apposant son autorisation de reproduire. Dans cette aventure, Braque, le métaphysicien, devient artisan. Heger de Loewenfeld, l’artisan, devient métaphysicien.

La plupart de ces œuvres seront présentées au palais du Louvre en 1963 à la demande d’André Malraux, premier ministre de la Culture, nommé par le général de Gaulle.

Il faut noter que Braque, d’abord par la décoration sur le plafond de la salle Henri II, puis par une exposition « L’atelier de Braque » en 1961 a été le premier peintre exposé de son vivant au Louvre.

Ces œuvres seront ensuite exposées dans les plus grands musées et lors de nombreuses expositions. En 2012, elles furent montrées pour la première fois en Chine place Tian’anmen, dans la cité interdite du Palais impérial de Pékin.

En 1960 se produit un événement capital qui eut certainement une importante répercussion sur la détermination de Georges Braque à réaliser des œuvres en trois dimensions. En effet, le grand expert de Picasso, Christian Zervos, préparait un livre sur les « nouvelles sculptures et plaques gravées » de Georges Braque. Elles étaient au nombre de 33 alors que Picasso avait réalisé plus de 800 sculptures. Braque, c’est évident, prit conscience de n’avoir exécuté que très peu d’œuvres sculptées. Pourtant il avait bien créé au cours de sa période cubiste des « sculptures en papier », importantes parce qu’elles formaient le prélude aux papiers collés, mais qui furent toutes détruites. Lui, l’inventeur du cubisme, n’avait donc que peu de sculptures à son actif. Il eut alors à la fin de sa vie le besoin de créer des œuvres en trois dimensions : sculptures, céramiques, mosaïques, bijoux, etc. Pour ce faire, Georges Braque demanda au célèbre lapidaire et sculpteur Heger de Loewenfeld de l’aider à concrétiser ses désirs.  Ce sera l’aventure des « Métamorphoses ».

La rencontre de Georges Braque avec Heger de Loewenfeld

Georges Braque et Heger de Loewenfeld se sont rencontrés au domicile du peintre, en septembre 1961, rue du Douanier, devenue rue Georges Braque. « Au cours des quatre heures de ce mémorable colloque, il ne fut pas parlé de peinture mais surtout des pierres, dites précieuses, non de leur valeur vénale, mais de leur essence et de leur consubstantielle relation avec la terre et le Ciel sigillée par la Table d’Emeraude d’Hermès le Trismégiste. » Braque expliqua au lapidaire, que « n’ayant eu d’intérêt, lorsqu’il pérégrinait au Louvre, que pour les antiquités gréco-égyptiennes, il révérait « l’objet » parce qu’il était à « l’espace ce que la musique était au silence ». Il présenta alors une « tête grecque », disant qu’il s’était essayé vingt fois y compris par une tapisserie de s’en dégager en vain, exprimant que le « tableau n’était terminé que lorsqu’il avait effacé l’idée » et que, ne pouvant l’achever en deux dimensions, il  demandait de la traiter en une troisième pour que la félicité tactile complétât la félicité visuelle… cela ne suffit pas, ajouta-t-il « de faire voir ce que l’on peint, il faut aussi le faire toucher… ».

Voulant répondre à l’attente de Georges Braque, Heger de loewenfeld s’efforça de réaliser une œuvre capable de satisfaire le maître. Pour ce faire, il créa la bague Circé. Il fallut toutefois « neuf mois » à Heger de Loewenfeld pour transposer la « tête grecque » dans un sardonyx bicolore et enfanter Circé… qu’il offrit au maître pour son 80ème anniversaire lequel, bouleversé et ravi par cette métamorphose, eut l’idée touchante d’offrir, le 13 mai 1962, cette bague à son épouse. L’aventure était lancée et Braque demanda avec ferveur d’être dégagé des autres thèmes qui le hantaient et de libérer notamment l’oiseau, symbole de l’Espace et du Temps, de l’esclavage de la cage et du cadre. »

Le baron de Loewenfeld nous rapporte dans le catalogue raisonné des « Métamorphoses » Georges Braque que « Le maître abandonna ses pinceaux et ses toiles comme j’abandonnais mes travaux et mes plaisirs et nous nous consacrâmes entièrement au Grand œuvre, lui, suggérant et élaborant les gouaches maquettes — 1 580 heures — alors que j’asservissais les pierres et les métaux à son génie en inventant de nouvelles techniques pour le mieux célébrer. »

En septembre 1962, intervint  André Malraux, alors omnipotent ministre d’Etat chargé des Affaires culturelles, que le général de Gaulle tenait hors du commun », pour inscrire à jamais ces œuvres dans l’histoire.

L’intervention d’André Malraux

Mis au courant de ce nouveau « mano a mano », le premier ministre de la culture André Malraux, admirateur et collectionneur du maître, convoqua en septembre 1962 Heger de Loewenfeld à son ministère pour s’informer de cette « nouvelle aventure ».

Le ministre, enfoncé dans son canapé, littéralement hypnotisé par le coffret de sept bijoux que lui présentait Heger de Loewenfeld s’écria : « C’est extraordinaire, c’est l’apothéose de Braque. J’en veux cent et ces  « bijoux » seront exposés dans la galerie d’Apollon ». Le maître lapidaire tenta bien de lancer le terme « sculptures précieuses » plutôt que « bijoux », ne voulant pas de confusion avec les prestigieuses maisons de la place Vendôme. Rien n’y fit et la volonté ministérielle eut le dernier mot, Malraux ajoutant : « On dit bien du château d’Azay-le-Rideau qu’il est un bijou ! » Le maître lapidaire s’empressa d’aller rendre compte à Braque de cette fulgurante rencontre et il fut derechef décidé de se mettre à l’ouvrage pour créer ces cent œuvres (il y en eu près de 150) à raison de séances quasi quotidiennes, ce qui était considérable de la part de Braque, qui malgré ses 80 ans, redoubla d’ardeur durant encore un an dans l’élaboration des gouaches-maquettes, leur concrétisation en trois dimensions (Bijoux, sculptures…) lui apportant plus qu’une félicité, une véritable « libération métaphysique » disait-il.

Homme de toutes les avant-gardes, André Malraux permis la tenue de l’exposition des « Bijoux de Braque » au palais du Louvre, au Musée des arts décoratifs, où une dizaine d’entre eux sont encore exposés aujourd’hui.

EXPOSITION AU palais du Louvre

Le 21 mars 1963, Paris célébra triomphalement au Palais du Louvre, au pavillon Marsan, une exposition dont l’accueil fut contrepointé par la critique unanime. Le retentissement de l’exposition fut tel qu’on dut la prolonger jusqu’au 13 mai 1963, jour anniversaire de Braque. L’exposition suscita une résonance mondiale et des dizaines de prestigieuses cités et musées postulèrent tout de suite pour la présenter. L’Etat estima de son devoir d’acquérir une partie de ce trésor, soit onze œuvres que vint compléter la Donation Braque avec le Camée annulaire du maître et celui de son épouse, ainsi que l’œuvre créée pour Jackie Kennedy et que les tragiques circonstances ne permirent jamais de lui offrir.

L’hommage national

Le 3 septembre 1963, devant le cercueil couvert du drapeau tricolore devant la colonnade du Louvre, André Malraux prononça, accompagné par la marche funèbre sur la mort d’un héros de Beethoven, l’oraison funèbre de Georges Braque : « Et puisque tous les Français savent qu’il y a une part de l’honneur de la France qui s’appelle Victor Hugo, il est bon de leur dire qu’il y a une part de l’honneur de la France qui s’appelle Braque – parce que l’honneur d’un pays est fait aussi de ce qu’il donne au monde… ».

Au même moment, l’Amérique entière, à l’initiative de son excellence l’ambassadeur Hervé Alphand, s’associait avec ferveur au vernissage funèbre de l’exposition des « Bijoux de Braque » célébré à bord du France en rade de New York alors que les remorqueurs, rendaient hommage par leurs jets d’eau à sa dernière œuvre. Braque fut enterré le lendemain dans le petit cimetière marin de Varengeville, autour de l’église où se trouvent ses vitraux.

Heger de Loewenfeld continuera sans relâche jusqu’en 1995 à faire connaître Georges Braque par de nombreuses expositions et conférences sur les Métamorphoses de Braque.

C’est à cette tâche qu’ Armand Israël s’attellera dès 1996. Les œuvres sont toujours exposées et attirent les foules du monde entier : en 2013, elles furent présentées en Chine pour la première fois, dans la cité interdite du Palais impérial de Pékin.