Le père du cubisme

1907 - 1922

INTRODUCTION AU CUBISME

Lorsque Braque, après la rétrospective de Cézanne au Salon d’automne de 1907 se rend à L’Estaque, il est encore fauve. Mais sa rencontre avec le motif cézannien le mènera là où personne n’avait encore jamais osé pénétrer. Ces créations le bouleversent. « J’avais été impressionné par Cézanne, par ses tableaux que j’avais vus chez Vollard, je sentais qu’il y avait quelque chose de plus secret dans cette peinture », confiera-t-il à Dora Vallier. Braque est le premier peintre à comprendre et à suivre la voie inaugurée par Cézanne qui travaillait en fait à la décomposition des structures de l’objet jusqu’alors représenté selon les règles classiques de la perspective. L’objet est alors transposé en plans et facettes géométriques.

Dans un deuxième temps, Braque tente d’approfondir les initiatives et les audaces du maître et tente une recomposition de ce même objet dans des conditions que Cézanne n’avait probablement pas envisagées. C’est ce qui le conduira précisément à la naissance du cubisme. Ainsi Braque ne se contente-t-il pas seulement de la théorie mais au contraire d’aller plus loin que son maître.

Puis Braque prend conscience de l’idée de Cézanne selon laquelle la structure du motif habite notre perception. Cette pensée s’épanouit dans le cubisme en une démarche où la création de l’espace précède la chose. L’intérêt majeur de ce mouvement est d’ouvrir la peinture à sa quatrième dimension : la dimension intellectuelle.

Lorsque Braque restructure l’objet en approfondissant la théorie cézannienne, il construit une vision et un ordre différents, transformés, comme nous l’avons dit, par la réflexion et affranchis des règles picturales classiques. Braque précise : « La perspective scientifique n’est rien d’autre qu’un trompe-l’œil illusionniste. C’est tout simplement un artifice – un mauvais artifice – qui fait qu’il est impossible pour un artiste de communiquer une expérience complète de l’espace… » Braque en devenant l’initiateur de cette dimension intellectuelle concrétise la fameuse théorie de Léonard de Vinci, la cosa mentale.

Enfin, la rencontre de Braque et de Picasso en novembre 1907 bouleverse leur peinture. A ce moment, Braque travaille sur un nouvel espace pictural, Picasso poursuit son évolution dans la syntaxe primitiviste. Leurs œuvres sont alors bien différentes : Braque construit une nouvelle spatialité et sa pensée sur le rapport de l’objet et de l’espace devance nettement les réflexions primitivistes de Picasso.

Les fondements de la peinture issue de la Renaissance sont profondément ébranlés par le cubisme : de la syntaxe picturale naît une vision des formes et de l’espace purement intellectuelle.

En 1989, l’exposition de New York, Braque-Picasso, l’invention du cubisme, l’a clairement montré. Selon Rubin, « jamais depuis Rembrandt la peinture n’a capté ainsi les nuances insaisissables de la conscience humaine, les rouages complexes de la pensée et le caractère paradoxal de la connaissance… d’où est issu peu à peu rien de moins qu’une dialectique visuelle pour l’art du XXème siècle à venir. »

1907

BRAQUE ET PICASSO,

LES ORIGINES DU CUBISME

Au mois de novembre, Apollinaire organise une rencontre entre Braque et Picasso, dans l’atelier du peintre espagnol, au Bateau-Lavoir. Le dernier coup de pinceau a été posé sur Les Demoiselles d’Avignon trois mois auparavant. Braque est stupéfait ; la compagne de Picasso affirme qu’il se serait exclamé : « Ta peinture, c’est comme si tu voulais nous faire manger de l’étoupe et boire du pétrole. »

Il est vrai que Picasso n’exposait pas dans les salons et que peu de monde connaissait ses œuvres.

Ce passage au bateau-lavoir inspirera très certainement Braque pour réaliser son Grand Nu. Peu de temps après cette première confrontation, Braque rend la politesse à Picasso dans son atelier de la rue d’Orsel à Montmartre. Les œuvres précubistes peintes dans le Midi impressionnent fortement Picasso, surpris par la révolution picturale entreprise par Braque. Il admire les deux premières versions du Viaduc à L’Estaque ainsi que La Terrasse de l’hôtel Mistral. Picasso comprend instantanément l’intérêt majeur de ces œuvres. Sans doute voit-il aussi le dessin Femme largement inspiré de ses Trois Femmes et sur lequel un même personnage est repris dans trois positions différentes : dos, face et profil. Le dialogue artistique entre Braque et Picasso a commencé.

LE CUBISME

ANALYTHIQUE

La première œuvre cubiste est sans doute le Grand Nu de Braque. Commencé alors qu’il vient de visiter l’atelier de Picasso au Bateau-Lavoir, Braque finit ce tableau en juin 1908 lors de son quatrième séjour à L’Estaque, toujours sur les traces de Cézanne. Sa toile porte beaucoup plus loin les recherches primitivistes des Demoiselles d’Avignon de Picasso. Ici, la femme au visage de masque semble être vue simultanément de pied et en surplomb, comme si deux points de vue cohabitaient. A son retour du Midi, Braque propose ses œuvres au Salon d’automne : elles sont quasiment toutes refusées. Le marchand Kahnweiler décide de les récupérer et monte la première exposition personnelle de Braque. Le catalogue est préfacé par Apollinaire. Louis Vauxcelles, toujours déçu face à la nouveauté, écrit pour la première fois le mot « cubisme » dans le Gil Blas : « [Braque] méprise la forme, réduit tout, sites, figures et maisons, à des schémas géométriques, à des “cubes” ». A partir de ce moment, Braque et Picasso se rapprochent, deviennent intimes. « A cette époque, j’étais très lié avec Picasso. Malgré nos tempéraments très différents, nous étions guidés par une idée commune… Nous habitions Montmartre, nous nous voyions tous les jours, nous parlions. On s’est dit avec Picasso pendant ces années-là des choses que personne ne saurait se dire, que personne ne saurait plus comprendre… des choses qui seraient incompréhensibles et qui nous ont donné tant de joie… et cela sera fini avec nous… C’était un peu la cordée en montagne. » Le style des deux amis convergent inexorablement.

VERS L’ABSTRACTION

Dans leur approfondissement de l’espace cézannien, Braque et Picasso s’orientent vers des œuvres de moins en moins intelligibles pour le spectateur qui se demande : « Qu’est-ce que l’artiste a peint ? » Les plans sont fragmentés, chaque figure est décomposée en une multitude de facettes. La série du Château de la Roche-Guyon (juin-août 1909) témoigne de manière exemplaire cette abstraction du motif naturel : à une première toile représentant le château de la Roche-Guyon dans son écrin de falaises succèdent d’autres tableaux où toutes les formes vont se simplifiant. Un an plus tard, Les Usines du Rio Tinto à L’Estaque ou les œuvres de Picasso à Cadaquès marquent le paroxysme de cette « concentration » vers l’abstrait du sujet représenté. Quelques mois plus tard, dans un véritable mano a mano, les deux peintres profitent de leurs vacances à Céret (été 1911) pour travailler côte à côte.

C’est une émulation où les deux protagonistes produisent nombre de chefs-d’œuvre du cubisme : L’Accordéoniste de Picasso auquel répond L’Homme à la guitare de Braque, Le Bougeoir (Braque) et L’Eventail (L’Indépendant) de Picasso. Mais ces œuvres insignes mènent les deux peintres à une impasse : comment concilier leur indéfectible fidélité au réalisme tout en poursuivant la recherche d’un langage neuf ?

LE CUBISME SYNTHéTIQUE

Picasso doit quitter brutalement Céret ; il est inquiété dans le vol de la Joconde comme son ami Apollinaire. Resté seul, Braque met au point des inclusions (éléments intégrés à l’œuvre, par exemple des lettres au pochoir) et des apports (éléments extérieurs apportés dans le tableau) qui donneront naissance aux sculptures en papier. Ces innovations sont les caractéristiques du cubisme synthétique. Picasso lui emboîte le pas et le dialogue entre les deux artistes se resserre dans cette nouvelle syntaxe. L’été 1912, Braque et Picasso se retrouvent dans le Midi. Début septembre, Braque attend que Picasso s’éloigne, suite à une affaire à Paris, pour acheter du papier peint imitation faux-bois chez un droguiste. Il compose immédiatement ce qui deviendra le premier papier collé de l’histoire : Compotier et verre.

Le principe est d’intégrer dans la composition, ici un dessin au fusain sur papier, un morceau de papier découpé avec ses caractéristiques propres : texture, couleur, motif. Plus tard les papiers collés seront des parties d’objet : paquet de tabac, étui d’allumettes… Braque et Picasso commencent à faire beaucoup d’adeptes autour d’eux. La deuxième exposition de la Section d’Or est entièrement réservée aux « cubistes » : Jacques Villon, Gleizes, Metzinger, Marcoussis… Mais ni Braque ni Picasso n’y participent ; ils ne se reconnaissent aucune affinité avec les suiveurs. Le dialogue entre Picasso et Braque qui se poursuit et s’approfondit dans le cubisme synthétique sera brutalement interrompu l’été 1914 lors de la déclaration de guerre. Braque est mobilisé puis rapidement envoyé sur le front. En mai 1915, un éclat d’obus vient se loger dans son crâne. Il est trépané et ne retrouvera ses moyens qu’en 1917. Après-guerre, Braque sera célébré comme le grand peintre français issu de la grande tradition nationale, alors même que ses tableaux cubistes appartenant aux collections Kahnweiler et Uhde seront bradés aux enchères comme biens appartenant à l’ennemi.